Démarche :

 

Ma pratique s’articule autour de la métamorphose de l’objet et de son caractère ­polymorphe. Objet-maquette, objet-industriel, objet-habitacle, objet-emballage, objet-poétique,objet-monumental….adjectifs ou qualificatifs qui définissent mon rapport tantôt ­sérieux, tantôt ludique, tantôt factuel à la forme et à sa composante.

 

La plupart de mes œuvres sont pensées et construites selon un rapport d’échelle avec comme référent, l’homme. Cette mesure uniforme donnée par la taille de l’homme et par la ­nature de la matière employée exerce une influence sur la forme et sur les proportions des objets que je conçois. L’homme étant un module invariable mes œuvres n’excéderont pas la faisabilité humaine, le degré sera toujours praticable.

 

Introduire des objets d’échelles différentes conçus sur le même principe de ­construction m’amène à questionner sans cesse l’espace dans lequel je les inscris. Ce principe d’échelle ­induit un rapport physique et spirituel entre le corps, l’espace et la sculpture et agit comme un ­révélateur d’un système de pensée. L’échelle du petit, de la maquette offre la possibilité à l’esprit de se ­projeter dans l’infiniment grand.

 

L’échelle industrielle, préhensible permet à l’homme de construire des architectures ou des ­habitacles de vie  L’échelle monumentale élabore une architecture à part entière où l’homme peut s’y inscrire. Ce jeu de multiple possibilités m’entraine à redéfinir, bouger sans cesse mes courbes et insuffler un aspect ludique à mes pièces.

 

Convoquer les sens et l’instinct joueur m’intéresse particulièrement. A travers certaines pièces, je tente (tout en respectant des règles et un protocole de construction précis) d’amener le regardeur, à la manière d’un enfant, d’être acteur de son imaginaire(escalader, construire, ­déconstruire, casser, reconstruire à l’infini ou bien se cacher, s’enfermer et se lover).

 

La résultante de mes questions m’amène souvent à utiliser des techniques de moulage, d’empreinte, de fonte de métaux, qui génèrent des objets dont le sens n’est pas immédiat mais caché, enfoui, dissimulé. Je tente à travers cela de révéler cette énergie incarnée de la sculpture et m’autorise le jeu face à cette machine sans souffle.

 

 

Jérôme letinturier

Février 2018

Catalogue : Fascia

 

Matthieu Pilaud ne danse pas, enfin, il n'en fait pas sa vie. Il aime pour le moins à voir danser, il s'agit de muscles et de corps, de tensions et d'équilibres. Un sculpteur sait ce que ces concepts ont de concrets. 2Angles c'est aussi cela, des plasticiens qui au gré des calendriers mouvants rencontrent des danseurs. Les compagnies croisent des plasticiens. Matthieu, volontairement curieux, voire gourmand, passa aussi son temps de recherche créatrice de résident a compléter ses connaissances en principes musculaires et physiques dansés. Les corps vivants ont des règles que le sculpteur n'a pas, et sans être dans l'inconnu des fibres et autres forces vives que le sculpteur constructeur maîtrise, le mot fascia est apparu ici dans toute sa réalité. Cette membrane fibro-élastique qui recouvre ou enveloppe une structure anatomique, cette architecture de transmission des contraintes générées par l'activité musculaire existe, les danseurs travaillent les fascias. Matthieu a appris cela ici, et comment ne pas être séduit par cette découverte toute plastique quand au même moment emplir un lieu d'exposition se décide. Qu'il s'agit là de construire, de mettre en tension les réalités d'une construction future dans les contraintes des matériaux possibles et des espaces d'expositions qui ont aussi leurs limites.

Le titre n'est pas tout de la genèse de cette exposition flérienne, Matthieu Pilaud expérimente depuis quelques années les volumes. Il aime à dialoguer avec des environnements et des patrimoines. Son travail de constructeur a les sagesses d'un architecte qui ne construit pas pour abriter une activité humaine. Il utilise des outils qu'il invente, pousse les matériaux dans des retranchements tout naturels. Il est de ces manipulateurs malicieux qui regardent, trouvent des logiques, s'inspirent du peu comme un rien qui fait tout. Matthieu Pilaud est un artiste qui aime à donner à voir et qui n'a rien contre le spectaculaire, qui considère que l'art c'est aussi un spectacle sans horaires, que la témérité du métier mérite de la visibilité. Qu'être le constructeur de plus grand que soi est d'une normalité toute évidente. Dépasser le physique d'une possibilité se juge aussi à son effet sur l'environnement, et c'est bien l'humain Matthieu qui définit ses choix pour nous révéler l'artistique d'un espace donné. Maître d'un dessin originel, démultiplié, rythmé, tendu et direct, Matthieu aura construit ici deux événements plastiques où la maîtrise des tensions était visible. Travailler le fascia d'une enveloppe abstraite fut ici démontré en grand.

Vous avons voulu que ce catalogue soit aussi le moment pour Matthieu Pilaud de communiquer son travail réalisé en Bretagne au centre d'art de Kerguéhennec et celui du Vent des Forêts, à l'espace rural d’art contemporain Fresnes-au-Mont. Les liens entre ces différentes réalisations accompagnés des textes de Fanny Didelon donnent ici une appréhension complète du parcours et de l’œuvre de l'artiste.

2angles tient à remercier Matthieu, pour son sens de la rencontre, son travail et son obstination à faire avec justesse et générosité.

 

 

Jean-François Danon

Septembre 2017

Catalogue : 4+1

 

Impatience, s'il faut décrire l'émotion ressentie au contact des sculptures de Matthieu Pilaud. Vouloir embrasser tout à la foIs les sculptures de grande taille, « les encorbellements ». « les observatoires » installés dans des paysages montagneux, dans les arbres, et celle que l'amateur pourra fabriquer à sa guise comme un jeu de construction en s'interrogeant sur le nom Carré d'âmes.

 

Être interpellé par leurs noms, Mésozoïque, Laïka et HAM, Santa Maria Assunta..., et être prêt à se les approprier; à imaginer un cadavre exquis de ces appellations, ou encore à écrire le nouveau voyage dans l'espace de la chienne Laïka et du chimpanzé HAM, premiers être vivants à avoir été mis en orbite autour de laTerre en novembre 1957 pour la première et en janvier 1961 pour le second. « La Capsule originelle » en sapin, sculpture réalisée en collaboration avec Sara Domenach, les attend.

 

Revenir sur terre. Repartir de l'atelier d'Ivry du sculpteur, ancienne fabrique de tracteurs qui appelle un hommage à Lucien Babiole, son premier propriétaire qui crut que le meilleur argument de la réussite économique consistait à les garantir à vie et finit ruiné. Repartir pour rejoindre Paris, après avoir vu les dernières créations en acier de Matthieu Pilaud, constructions architecturales savamment composées et agencées, les formes accrochées au mur évoquant des masques, des armures ou «le blason de Batman » .Repartir en emmenant Césarine et «le fondeur blaster» et son manège des fondeurs de roue, un vrai manège de collection des années 1920 conçu comme œuvre collective et espace d'exposition itinérant. Césarine. objet hybride et étrange de bois aux tranches peintes en rouge peut accueillir ceux qui veulent chevaucher; caracoller ou parader. jouer avec générosité est une des clefs du travail de l'artiste.

 

Sur la route du retour; commencer à percevoir l'utopie qui anime l'artiste, celle qui dépasse la conception d'une succession de sculptures, mais veut concevoir un système constructif plus global donnant naissance à des formes extrêmement différentes selon les données physiques ou symboliques de la matière employée. Plus exactement, il s'agit de trouver la solution à une préoccupation manifeste et créer ainsi de nouveaux espaces que chacun s'appropriera: charpentes-chenilles de douglas et d'acier; labyrinthe, armures, téléscope éclaté, spoutnik. Comme le dit Tony Cragg « les œuvres d'art frappent à la porte non seulement de la non-connaissance, mais aussi du non-connaissable ». La sculpture, ajoute-t-il, par le lien essentiel qu'elle établit entre matière, langage et pensée « permet de changer les formes matérielles et de créer des pensées et des émotions nouvelles ». Suivre cette invitation et se perdre à nouveau dans le monde de Matthieu Pilaud qui,de l'enfance, aurait emporté une grande mallette de Légo, quelques souvenirs mêlés de lecture de Jules Verne et de Sciences et Vie et se déclinerait aujourd'hui en agencements mathématiques.

 

Sur la route du retour toujours, s'interroger sur la fabrication même après avoir scruté les œuvres, tourné autour. s'y être presque frotté. Comment cela tient-il? «Les bidouilles du sculpteur» dit celui qui aime réunir architecte et ingénieur:

 

Repartir de Montherlant avec un nouveau rêve : trouver à Paris les lieux qui correspondraient à l'équation recherchée entre matière, environnement, espace pour placer des sculptures de Matthieu Pilaud, peut-être le jardin du Ranelagh pour que Césarine tienne compagnie au dernier manège aux chevaux de bois et arceaux de Paris, le parc de la Villette et les Folies de Tchumi pour les Appareils. Et que prenne place sur un quai de Seine un nouvel objet à inventer.

 

 

Julie Alary Lavallée

Avril 2017

Catalogue : Faufilage au thalweg

 

L’échelle industrielle, préhensible permet à l’homme de construire des architectures ou des ­habitacles de vie  L’échelle monumentale élabore une architecture à part entière où l’homme peut s’y inscrire. Ce jeu de multiple possibilités m’entraine à redéfinir, bouger sans cesse mes courbes et insuffler un aspect ludique à mes pièces.

 

Convoquer les sens et l’instinct joueur m’intéresse particulièrement. A travers certaines pièces, je tente (tout en respectant des règles et un protocole de construction précis) d’amener le regardeur, à la manière d’un enfant, d’être acteur de son imaginaire(escalader, construire, ­déconstruire, casser, reconstruire à l’infini ou bien se cacher, s’enfermer et se lover).

 

La résultante de mes questions m’amène souvent à utiliser des techniques de moulage, d’empreinte, de fonte de métaux, qui génèrent des objets dont le sens n’est pas immédiat mais caché, enfoui, dissimulé. Je tente à travers cela de révéler cette énergie incarnée de la sculpture et m’autorise le jeu face à cette machine sans souffle.

Matthieu Pilaud s’engage dans des projets où s’entrecroisent données mathématiques, géomorphologiques et topographiques. Plongées dans la mémoire des lieux, ses oeuvres majoritairement sculpturales et in situ entrent en dialogue avec l’histoire locale, s’articulant en fonction d’un système de formes et de structures dont la matérialité réactive certaines visées universelles de l’art moderne.

 

Plutôt épurées, minimales, à l’échelle humaine et éphémères, les sculptures de Pilaud s’inscrivent dans la répétition des formes générée par la sérialité que permettent l’industrialisation et l’ingénierie, mais aussi par des techniques plus anciennes. Souvent effectuées à partir de matériaux de construction solides, comme le bois, le métal et le plâtre, celles réalisées ici reposent, à l’inverse, sur l’usage d’une matière plus modeste et pliable, l’isorel. Sans l’intervention de la découpe à la machine et la répétition du geste engendrée par l’intermédiaire d’une mécanique lourde, Pilaud opte plutôt pour y disséquer la matière manuellement et plus modestement. Comme l’oscillation entre les contraires et leur enchevêtrement fait partie des caractéristiques intrinsèques de sa pratique, le fait main, repéré également dans l’application de pigment noir sur la surface des sculptures, est couplé à l’assemblage des pièces au faufilage, une technique de couture provisoire exécutée à la machine.

 

Disposées tant au sol qu’au mur, les structures générées par la rigidité des calculs procurent pourtant un caractère organique à l’œuvre, nouant des liens avec la nature et la culture. Alors que les projets antérieurs et in situ de l’artiste s’inspirent pour la plupart de l’environnement naturel et bâti des lieux occupés - passant de l’architecture religieuse, totalitaire et industrielle à l’urbanisme - Santa Maria Assunta entre en dialogue avec la cathédrale de Sienne en Italie, dont la particularité architecturale repose notamment sur son espace intérieur ornementé de larges bandes horizontales noires et blanches. Constitués eux aussi de lignes, les éléments angulaires de la série Santa Maria Assunta s’apparentent aisément à des structures futuristes ou encore à des artefacts ethnographiques de provenance inconnue.

 

À l’instar de ces aspirations modernes intéressées à la contraction du monde en une logique applicable universellement, cette série d’œuvres participe au développement d’un langage systémique qui permet à l’artiste de proposer lui aussi une synthèse de l’expérience du monde, mais consciente de ses propres limitations. Cette ouverture sur l’extérieur affirme les limitations de la logique interne de ses œuvres, comme si elles incarnaient des fragments de l’incommensurabilité de l’univers et nécessitaient paradoxalement l’extérieur pour exister. Sans chercher à être autonomes et à se replier sur elles-mêmes, ses pièces sont intrinsèquement dépendantes du dehors.

 

Dans un esprit de progression et de continuité avec elle-même, la pratique de Pilaud s’érige sur les explorations et découvertes de ses projets antérieurs, mais aussi dans la filiation de l’histoire de la sculpture moderne. Or, il serait erroné de s’arrêter ici. Ses projets baignent également dans l’hétérogénéité de la sculpture contemporaine, dans ce que l’historienne de l’art Rosalind Krauss entend par le “champ étendu de la sculpture”1. Les œuvres de cette exposition en sont un bel exemple. Déployées à coup d’exploration de la matière, elles marquent un nouveau tournant dans la pratique de l’artiste avec l’intégration “étrangère” de pigments pourtant propres au médium pictural. Cela laisse donc présager que cette orientation nouvelle, ou encore “contamination” par la peinture, guidera fort probablement l’élaboration de ses projets à venir qu’ils se déploient en galerie ou avec prestance quelque part dans le paysage.

 

 

Entretien entre Manuel Fadat et Matthieu Pilaud

Juillet 2015

Catalogue : Aux bords des paysages, métaphores

 

MF : J'ai écrit récemment un petit texte sur votre travail pour contextualiser Les observatoires, qui sont les trois sculptures monumentales que vous présentez dans le cadre de l'exposition Aux bords des paysages. Pour synthétiser, j'indiquais, en reprenant souvent vos termes, que vos créations entretenaient un « rapport tantôt sérieux, tantôt ludique, tantôt factuel à la forme et à sa composante », que vous vous nourrissiez généralement de l'esprit du lieu dans lesquelles vos sculptures hyperstructurées prenaient place, que l'homme était l'unité de mesure permettant de définir les rapports d'échelles, les volumes, les formes, et enfin que vous provoquiez l'instinct joueur du spectateur, pour qu'il les traversent, les habitent, les interprètent. Par ailleurs, les formes évoluent, se métamorphosent et vous construisez d'immenses maquettes poétiques, qui sont comme des scénarios abstraits que nous pourrions lire de bout en bout, comme une partition, et dont les formes renvoient indubitablement au jeu de construction (et au constructivisme), le bois comme éléments de langage. Lorsqu'on vous a proposé d'intervenir, séduits par la sculpture Les encorbellements, vous nous avez tout de suite proposé de vous lancer dans une variation et de créer ces trois observatoires, pour observer les constellations visibles dans le ciel à l'époque de leur exposition, et dont l'élévation évoquerait naturellement la topographie du site, en l'occurrence le Pic Saint Loup et l'Hortus vus depuis le Domaine de l'Hortus. Comment en êtes vous arrivé à créer des œuvres monumentales ? Métamorphose de la cabane qui devient un enjeu plastique et esthétique ? On se relie à l'enfance, à la formation, mais aussi à un discours sur le monde et sur l'homme, des préoccupations spécifiques ?

 

MP : Pour mon diplôme aux Beaux arts, j'ai travaillé sur des modules de constructions inspirés d'éléments d'architecture (plans de masse, structurels et ornementaux). En gardant les mêmes proportions j'ai joué avec trois échelles, l'échelle du jeu qui tient dans la main, l'échelle de la brique, du bâti, du mobilier, puis une échelle quasi cyclopéenne aux dimensions des pierres de fondation des grands édifices antiques, cette dimension renvoyait à l'habitacle, à la possibilité d'un monument.

 

Les trois échelles des modules étaient réalisées en bois. Le jeu (les âmes) utilisaient des méthodes proches de l’ébénisterie. La brique (les coquilles) se rapprochait des techniques de menuiserie. Le cyclopéen (les appareils) empruntait logiquement ses procédés à la charpente.

 

Les échelles jouent entre elles. Le jeu devenait la maquette des deux autres. Tantôt ce sont des éléments de mobilier qui sont assemblés dans un espace mental proche de l'habitat, tantôt ce sont des éléments monumentaux et notre imaginaire bascule, presque naturellement, dans le paysage. Cette fascination du potentiel que suggère une maquette, le fait qu'elle implique la possibilité de jouer, de se confronter au paysage, fut un point décisif dans ma pratique de sculpture monumentale.

 

Je me suis ensuite confronté au paysage, celui des montagnes, et j'ai voulu réaliser une sculpture d'horizon. Avec Les encorbellements, le paysage grandiose des Grottes de Jonas m'ont remis l'échelle monumentale au creux de la main...

 

Effectivement ces habitacles sont des « machines à rêves » dans le même sens qu'une cabane d'enfant. La cabane n'est jamais finie, toujours en mouvement, elle est le lieu d'histoires oniriques, à l'infini, et raconte une partie de l'histoire de l'humanité. Mes sculptures essaient de retranscrire ces potentiels, en proposant une forme lisible mais traversable, une ossature à partir de laquelle on peut tout imaginer, la carcasse d'un vaisseau, d'un animal disparu ou à venir…

 

Pour réaliser ces sculptures j'utilise des matériaux standards, (des planches, des vis). D'une certaine manière, avec quelques machines de bricoleur et un plan, ces volumes pourraient être réalisable par un grand nombre. Je réfléchis aujourd’hui à la notion de partage. En effet si certaine personnes s'accaparaient mes propositions, ils leurs donneraient sans doute une fonction, celle d'une cabane, d'une serre, d'un garage, d'un abri, d'un four solaire, d'un observatoire ?

 

MF : Les observatoires, pouvez vous les décrire avec vos termes, la façon dont il se déplient et s'élèvent et à quoi ils se réfèrent, pour vous ? Si je ne me trompe pas ils ne sont pas moins qu'en connexion avec l'univers ?

 

MP : Je pensais, au départ, placer les plans inclinés des observatoires, c'est à dire leur partie supérieure, vers des constellations spécifiques qui pourraient être observable à ce moment de l'année, depuis le Domaine de l'Hortus. Après quelques recherches, j'ai réalisé qu'en cinq mois, plusieurs constellations passeraient dans le prisme de mes sculptures. Puis, une fois sur place cela m'a paru évident de les axer face aux trois montagnes qui forment le cirque où est situé le Domaine de l'Hortus. L'une s'ouvre donc sur l'Hortus et son immense falaise calcaire, la deuxième sur le Pic Saint Loup et la troisième sur une crête dentelée escarpée qui prolonge ce même Pic, sur laquelle est fiché le Château de Montferrant. Les trois observatoires jouent littéralement avec ce paysage, et même, pour faire référence au titre de la manifestation, avec ces paysages, qui sont aussi mouvants que le sont mes sculptures. D'ailleurs, comme nous l'avons remarqué, il est intéressant de constater que les torsions des structures des observatoires racontent presque les mouvements tectoniques qui ont présidé à l'avènement de ces paysages. Je précise aussi que chaque module est construit sur un système de triangulation, que chaque tour est composée de trois modules et que les trois tours forment au sol un triangle équilatéral....

 

Mais oui, pour répondre à votre question, ils sont pour ainsi dire connectés à l'univers, de façon imaginaire. Car tout récit peut être développé à partir de ces observatoires qui suivent les mécaniques célestes, qui tournent avec la planète terre, avec la lune, avec les astéroïdes. Il n'était pas utile qu'ils soient « réellement » orientés en fonction de constellations. Il suffit de le dire, de l'imaginer, et de s'envoler. Par leurs dimensions et formes, ces trois sculptures, pénétrables, dans lesquelles on imagine assez bien pouvoir monter, suggèrent par ailleurs très nettement des tours d'observations de diverses natures, astrologiques, ornithologiques, militaires, signalétiques, et même nous suggèrent qu'on s'élève pour observer les étoiles depuis des millénaires. Il n'est pas improbable non plus, faisant référence à l'actualité de l'espace, que ces formes connectent les spectateurs au voyage de Tchouri, à la découverte d'exoplanètes, aux trous de ver, aux trous noirs, notamment et toutes les choses excitantes, certaines ou incertaines, qui vont avec.

 

Mais si elles connectent au macro, elles connectent évidemment au micro. C'est un peu le voyage de Gulliver, l'univers de Jules Verne ou celui d'Alice aux pays des merveilles. A les voir, à en faire le tour, on peut les intérpréter aussi comme des objets géants, du mobilier, au milieu de ce champ. Certains m'ont fait remarquer que celle qui avait la panse sphérique évoquait un pot à eau, et, même si je ne l'ai pas formée dans cet état d'esprit, c'est une des réalités possibles. Là encore, comme je le suggérais plus haut, c'est une histoire de perception qui distord la dimension de ces sculptures pour les adapter à nos références, croyances, souvenirs, répertoire de forme, et même notre caractère

 

MF : Comment négociez vous avec le paysage ?

 

MP :Je crois que c'est avant tout une question de sensation, de perception, d'apprivoisement. Il s'agit de penser le paysage comme un possible.

 

 

Kuralaï Abdukhalikova

Mai 2014

Catalogue : L'art dans les chapelle, éditions 2014 et 2015

 

À l'intérieur de la chapelle Sainte-Noyale de la commune de Noyal-Pontivy se sont

posés deux curieux objets - H.A.M.¹ el Laïka.

Campaniformes, les deux sculptures doivent leurs noms aux premiers êtres vivants propulsés par l'intelligence humaine dans l'espace. Comme sainte Noyale en quête d'ermitage et de Dieu², la chienne Laïka et le chimpanzé H.A.M. sont réunis dans la chapelle comme les reliques des grandes ambitions de nations ennemies.

Matthieu Pilaud a construit leurs capsules en bois et leurs noyaux en inox, évoquant ainsi la cohabitation du matériau de charpente traditionnelle el le métal froid de l'ère moderne. L'ossature complexe des sculptures évoque une architecturalité que l'artiste souhaite préserver à l'échelle humaine, une monumentalité non totalitaire. La capsule demeure un espace intime et individuel, dont le noyau est protégé par un cocon de bois. Une esthétique mécanique et répétitive devient alors plus proche de l'anatomie, dont la logique harmonieuse est d'une évidence d'avoir toujours été là.

Le rapport entre l'extérieur et l'intérieur s'installe immédiatement à travers la semi-opacilé de la construction. La psychologie de l'objet s'affirme grâce aux motifs produits par le matériau qui en devient la peau et qui se retend en accueillant le noyau. Ce dernier gravite à l'intérieur de la structure tel un atome qui se maintient par la ronde des électrons. L'axiome soulevé par les deux œuvres et les questions d'échelle qu'elles évoquent enveloppent alors la chapelle elle-même, et avec elle l'espace entier, tant physique que mental. Ainsi de l'échelle du corps nous passons graduellement à l'échelle de l'espace. Par principe d'emboîtement, le noyau au dessin cruciforme est à la fois un départ et une fin - il se trouve dons la chair de bois comme la capsule se trouve dans la fusée, comme ta cloche se trouve dons la chapelle ; le principe étant réversible. on en revient à l'atome.

Comment ce monde devient-il intelligible?

L'usage de l'étalon prend une place cardinale dons le travail de Matthieu Pilaud. quiadopte une compréhension structurelle du monde, balançant dons sa dualité entre t'abstrait, l'irréel. et sa réalisation concrète - c'est en dévoilant sa structure que la substance d'une idée prend littéralement forme. L'œuvre est donc. comme l'écrit Claude Lévi-Strauss, un modèle réduit du monde et moyen de l'appréhension de l'homme du réel. Le moteur de H.A.M et Laika, est, dons cette chapelle, peut-être, la foi ; bien que nous ayons atteint le ciel et que nous n'y ayons pas trouvé Dieu. Telle est ta question qu'on peut se poser en regardant le thorax de bois des deux êtres qui enferme un cœur, qui, lui, enferme l'Espace.

 

 

¹ Holloman Aerospace Medical Center (Centre médicalaérospatial de Holloman)

² La légende de sainte Noyale re1ate l'histoire d'une vierge qui vécut au VI˚siècle et qui décida de se consacrer à Dieu. Décapitée sur l'ordre de Nizan, prétendant éconduit, la sainte marcha, durant 2 km, sa tête dans ses mains, jusqu'à Noyal-Pontivy, lieu de sa sépulture.

 

 

Karim Gaddab

Avril 2008

Catalogue : L'eau et les rêves (extrait)

 

(...) Autres fosses, encore ouvertes celles-là et au cœur du dispositif architectural et industriel des Tanneries, ce sont les cuves bétonnées, à même le sol de béton, qui servaient jadis aux différentes opérations de trempage des peaux. Elles demeurent aujourd’hui ouvertes, en une double rangée de rectangles gris, rappelant irrésistiblement l’alignement en perspective des tombes du Jugement dernier de Fra Angelico. Matthieu Pilaud y a déposé des gros volumes en plâtre. Les surfaces et les arêtes sont déterminées par des lignes simples, essentiellement des arcs de cercle réguliers, qui définissent pourtant des volumes complexes où alternent le concave et le convexe. Une eau sale stagne encore au fond des cuves. Quand elle est remuée — comme lorsque Matthieu Pilaud a dû y patauger pour installer ses sculptures —, cette eau dégage encore des remugles organiques et des fragrances chimiques, souvenirs olfactifs du passé des Tanneries. Les sculptures paraissent flotter à la surface de ce liquide et leur sommet affleure à peine à hauteur du sol. Comme les pseudo-fenêtres de Gaël Comeau, cette installation appelle l’approche : on ne peut voir qu’en se penchant au-dessus des fosses. (...)

 

 

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